Valchevrière : des ruines tellement vivantes !

Un petit parfum de mystère est associé à l’évocation de ce hameau. Si petit qu’il ne se devine pas. Si discrètement niché dans ce vallon éloigné de tout. Si ravagé que sa structure même s’estompe. Si important que ses ruines ont été consolidées pour passer aux générations qui viennent. Portant presque à une méditation mystique avec sa chapelle conservée au bord du champ de ruines.

Au carrefour d’un passé que l’on pressent avoir été toujours difficile, douloureux, et d’un avenir incertain, comme en point d’interrogation. Lieu de mémoire, sur le passé duquel, paradoxalement, on ne connaît presque rien.

On sait qu’au Moyen Age, des moines défricheurs relevant de l’abbaye bénédictine de Montmajour se sont installés non loin de là ; ils ont créé un prieuré sur le site aujourd’hui appelé "Les églises", en contrebas, au bord de la falaise. On en trouve la première mention dans un testament écrit en 1248.

Les premières évocations du village n’apparaissent qu’au XVIème siècle, dans des actes notariés de 1523, 1572, 1578, mais on ne sait ni quand ni comment ce village fut fondé. L’hypothèse la plus fréquente et la plus plausible est que son installation est liée à celle du prieuré : les hommes employés à la construction et au défrichage auraient été autorisés à organiser un habitat permanent à distance du lieu de vie des moines, à y fonder ou installer famille puis à y pratiquer une activité autonome de production d’autosubsistance. Le vallon abrité des vents dominants le permettait. L’isolement y contraignait : jusqu’au début du XIXème siècle, on n’accédait à ce lieu que par d’étroits sentiers.

Mais en même temps cet éloignement condamnait le village. Pas de secours extérieurs pour combattre les incendies survenus en 1842 et 1850, par exemple. Ces catastrophes en ont découragé ou ruiné plus d’un et des familles ont alors quitté le pays. Tout comme lors de "catastrophes naturelles" comme la sévère sécheresse de 1881. En outre, certaines formes du développement local, même, ont été défavorables au hameau. La construction de la route de désenclavement de Rencurel, vers 1870, en facilitant la circulation vers Choranche par les gorges de la Bourne a détourné le maigre trafic qui passait par Valchevrière. Et, phénomène inverse, l’ouverture d’une route forestière à partir de Villard, en 1890, pour exploiter la forêt de Chalimont a permis à quelques-uns de continuer à cultiver leur terre tout en s’en éloignant : installés au chef lieu , ils bénéficiaient de meilleures conditions de vie même si, fait nouveau, ils devaient "faire le trajet"... En 1921, il ne restait sur place que 6 foyers, dont d’ailleurs les enfants n’ont pas pris le relais.

A la dernière guerre, le village n’était plus habité. Mais, encore debout, il permit à Résistants et Maquisards de s’y abriter : c’était un lieu stratégique pour verrouiller le passage entre le Nord du Vercors et le Sud. Le Nord par où pouvait venir l’occupant nazi s’il parvenait à franchir la résistance à sa montée de Grenoble - ce qu’il fit en juillet 1944. Et l’on sait ce qu’il advint ensuite : la défaite et le repli des combattants submergés par le nombre et la puissance de feu de l’attaquant. Et l’incendie du village, dernier acte de barbarie inutile, auquel ne survécut que la modeste petite chapelle....

Aujourd’hui, Valchevrière reste pourtant vivant. Lieu de mémoire visité par quelques-uns qui se rappellent et viennent exprimer en silence leur émotion, leur tristesse, leur rage. Lieu de silence et de paix où passent des amoureux de la nature. Lieu d’accès malaisé par les sentes forestières où se réalisent des fervents de sport....

Lieu de signes pour la communauté catholique qui en 2000 choisit son nom pour la paroisse nouvelle, créée par regroupement de huit villages, et y célèbre chaque année sa communion avec ses frères d’antan, à travers le temps, par le pèlerinage traditionnel de septembre et deux messes, l’une à cette occasion, l’autre en juillet pour faire mémoire du sacrifice de ceux qui tombèrent ici. Lieu qui vit encore pendant le long hiver grâce à la crèche installée dans la chapelle, présence de l’univers avec ses santons de bois précieux sculptés à Madagascar et offerts par un habitant de Villard et l’association A.I.M.E.R. Lieu que présente encore pour quelques mois l’exposition organisée à Villard de Lans par la Maison du patrimoine et où il faut vous rendre si vous ne l’avez déjà vue.

Pierre
Article paru dans Nord-Vercors Juin 2006


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